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La gestion des émotions ? Entretien avec Victoria Dumont Verfaillie

Les émotions chez les tout-petits : comprendre et accompagner

Les émotions des jeunes enfants sont un sujet qui intrigue et défie souvent parents et professionnels de la petite enfance. Pour éclairer cette thématique, nous avons rencontré Victoria Dumont Verfaillie, docteure en psychologie et psychologue clinicienne spécialisée dans le développement de l'enfant, de l'adolescent et de la famille. Elle intervient des certains établissements Léa et Léo pour accompagner les équipes dans des groupes d'analyse de pratiques.


Victoria a accepté de répondre aux questions de Linda* et voici ses conseils et explications pour mieux comprendre les émotions des enfants.

"Tout d'abord, merci à toi Linda de me donner l’opportunité de revenir sur ce vaste sujet ! Que nous soyons parents, ou autre personne responsable d'enfants, nous nous trouvons souvent désorientés et parfois impuissants devant les manifestations d'émotions auxquels ces petits êtres exposent. Au départ de la vie, les émotions s'expriment d'abord à l'état brut… C'est la tâche complexe de ceux qui entourent l'enfant de comprendre ce que celui-ci signale quand il s'agite, crie, pleure ou sourit."

Émotions et sentiments : quelle différence ?

Linda : Nous entendons souvent parler d'émotions, de sentiments : devons-nous distinguer les deux notions ? et dans ce cas, comment s'y retrouver ?

Victoria : Les émotions et les sentiments sont effectivement liés, mais ce ne sont pas exactement la même chose. Une émotion est une réaction immédiate, souvent instinctive, à une situation. Par exemple, un enfant qui voit un chien courir vers lui peut ressentir de la peur. Cette émotion est rapide et intense. Elle induit des manifestations à la fois physiques (pâleur, rougissement, accélération du rythme cardiaque et respiratoire, etc.) et psychologiques (pensées négatives ou positives, changements d'humeur).

Le sentiment, lui, est plus durable. Il naît souvent d'une émotion, mais il s'installe dans le temps. Par exemple, si cet enfant, après plusieurs expériences positives avec des chiens, développe un attachement pour eux, il pourrait ressentir de l'affection ou même de l'amour envers les animaux.

En résumé : les émotions sont comme des éclairs, rapides et spontanés, alors que les sentiments sont comme des vagues, plus longues et profondes. Pour accompagner l'enfant, il est important de valider ses émotions sur le moment, sans chercher à les juger, et d'en parler pour l'aider à mettre des mots dessus.

Les étapes du développement émotionnel

Linda : À quel âge l'enfant commence-t-il à comprendre ce qu'il ressent ?

Victoria :

Au cours de sa première année de vie, le bébé va expérimenter les fameuses émotions dites « primaires », aussi appelées émotions de base ou universelles, ce sont les premières que vivent les enfants. On dit d’une émotion qu’elle est universelle si, quand une personne la ressent, elle exprime cette émotion de la même manière sur son visage que n’importe quel autre humain, quelles que soient sa culture ou ses origines. D’après les études menées dans les années 70 par Paul Ekman dans différentes cultures, chaque émotion primaire est associée à une expression faciale particulière et est commune à tous. Par exemple, lorsqu’on est joyeux, on sourit et les coins de la bouche montent.

50 ans plus tard, sa théorie est toujours d’actualité et reste soutenue par la communauté scientifique. Les émotions de base universelles ont d’ailleurs inspiré la liste des émotions du dessin animé Vice-Versa. Les six principales apparaissent au cours de la première année de vie : joie, tristesse, dégoût, peur, colère et surprise.

Les émotions secondaires, plus complexes, apparaissent au cours de la deuxième année, au moment où votre enfant prend conscience qu’il est différent des autres et qu’il est une personne à part entière. Cette découverte amène votre tout-petit à ressentir des émotions liées à la conscience de soi, comme la gêne et la jalousie. Elles ne sont pas aussi facilement identifiables que les primaires. Elles sont apprises, mentales et ne remplissent pas de fonction biologique adaptative. Elles varient en fonction des sociétés, des cultures et des groupes auxquels nous appartenons. Par exemple, la honte serait une émotion secondaire issue d’un mélange de peur et de colère et l’optimisme proviendrait d’un mélange d’espoir et de joie.

Ce n’est qu’à partir de 2-3 ans que l’enfant commence à associer des mots à ce qu’il ressent, grâce à l’interaction avec les adultes. Par exemple, si un enfant est frustré parce qu’il ne peut pas avoir un jouet, le fait qu’un adulte lui dise : « Je vois que tu es en colère » l’aide à nommer cette émotion et à en prendre conscience. Vers 4-5 ans, l’enfant commence à comprendre que ses émotions peuvent varier selon les situations et qu’il peut aussi ressentir plusieurs émotions en même temps. C’est un apprentissage progressif, et l’accompagnement des adultes joue un rôle clé dans cette prise de conscience.

Comment accompagner un enfant dans la compréhension de ses émotions ?

Victoria :

Accompagner un enfant, c’est avant tout l’aider à mettre des mots sur ses émotions, et surtout à développer sa compétence émotionnelle. On entend souvent parler de « gestion des émotions », mais savoir gérer ses émotions n’est que l’une des étapes de la compétence émotionnelle. Cette dernière comprend : la connaissance des émotions, l’expression des émotions et enfin la gestion des émotions. C’est donc en développant cette compétence dans son ensemble que l’enfant sera capable petit à petit de mieux gérer ses émotions.

Voici quelques pistes :

  • Observer et nommer : Lorsque l’enfant vit une émotion, mettez des mots sur ce qu’il traverse. Par exemple, « Je vois que tu es triste parce que ton jouet est cassé ». Cela l’aide à comprendre et à normaliser ce qu’il ressent.
  • Valider l’émotion : Toutes les émotions sont légitimes. Montrez-lui qu’il a le droit de ressentir de la colère ou de la peur. « Tu as le droit d’être en colère, c’est normal, mais on va trouver comment t’apaiser. »
  • Donner des outils : Si l’émotion est légitime, les enfants ne peuvent toutefois pas l’exprimer n’importe comment. C’est le rôle de l’adulte de l’accompagner pour exprimer ses émotions de façon « socialement » convenable. Offrez des moyens pour exprimer ou gérer ses émotions, comme le dessin, la lecture de livres sur les émotions, ou encore des exercices de respiration.
  • Être un modèle : Les enfants apprennent en nous observant. Si vous gérez vos émotions avec calme et bienveillance, ils auront un exemple à suivre.

La vie de parent n’est pas toujours facile et il arrive qu’on perde patience. Si vous sentez la colère monter, le mieux est de vous retirer un moment avant d’exploser (en vous assurant que votre enfant est en sécurité). Sinon, vous risqueriez de le déstabiliser et de l’effrayer, en plus de lui faire vivre de l’insécurité

Que faire, par contre, si vous vous êtes vraiment mis en colère ? Il est souhaitable de vous excuser auprès de votre enfant et de reparler brièvement de ce qui s’est passé. Par exemple : « Je me suis trop fâché tout à l’heure. Je n’aurais pas dû crier. J’aurais dû respirer avant de parler, je suis désolé. Je vais faire un effort pour éviter de crier. » En agissant ainsi, vous devenez un modèle, car vous lui montrez comment se comporter quand on blesse quelqu’un.

Le rôle des neurosciences

Les neurosciences nous aident à mieux comprendre comment le cerveau de l’enfant se développe et réagit aux émotions. Par exemple :

  • Nous savons que le cerveau émotionnel (le système limbique) est très actif chez le jeune enfant, alors que la partie « rationnelle » (le cortex préfrontal) se développe lentement, jusqu’à l’adolescence. Cela explique pourquoi les jeunes enfants ont souvent du mal à gérer leurs émotions : leur cerveau n’est pas encore prêt.
  • Les neurosciences ont aussi montré que l’empathie, la bienveillance et les câlins favorisent un développement cérébral harmonieux. Un enfant qui se sent en sécurité et entouré d’affection développe mieux sa capacité à réguler ses émotions.
    Pour les parents et les professionnels, ces découvertes confirment l’importance d’un environnement chaleureux et rassurant.

C’est pourquoi un enfant peut se mettre en colère ou pleurer très vite, et avoir du mal à se calmer seul. Cela ne veut pas dire qu’il est « capricieux », mais que son cerveau est en pleine construction.

Pour les parents et les professionnels, cela veut dire qu’il faut accompagner l’enfant avec patience, en lui donnant des repères clairs et en l’aidant à développer ces compétences au fil du temps. Par exemple, les routines, les câlins, et les moments d’écoute sont essentiels pour apaiser le système émotionnel de l’enfant et l’aider à grandir.

Les conseils de Victoria

Voici trois petits conseils pour accompagner les émotions des enfants au quotidien :

  1. Soyez à l’écoute : Prenez le temps de regarder, d’écouter et de comprendre ce que vit votre enfant. Même si ce n’est pas toujours évident, l’écoute montre à l’enfant qu’il est important et que ce qu’il ressent compte.
  2. Restez calme et bienveillant : Quand un enfant vit une émotion forte, il a besoin d’un adulte qui reste calme. Votre calme l’aidera à se sentir en sécurité et à se recentrer.
  3. Apprenez-lui à se connaître : Parlez souvent des émotions avec lui, lisez des livres sur le sujet, ou utilisez des jeux pour explorer ensemble ce qu’il ressent. Cela lui donne des outils pour mieux vivre ses émotions au quotidien.
  4. Montrez l’exemple : Verbalisez les émotions qui vous traversent. Rappelez-vous une partie des émotions est universelle, en décrivant l’émotion que vous vivez, vous aidez votre enfant à reconnaitre la manifestation de l’émotion en question.

En résumé, accompagner un enfant dans ses émotions, c’est un peu comme lui apprendre à faire du vélo : au début, on le soutient beaucoup, et petit à petit, il apprend à avancer seul, mais il sait qu’on est toujours là s’il en a besoin.

*Linda, Directrice de la crèche Happy Babies (14) et Victoria Dumont Verfaillie, docteure en psychologie et psychologue clinicienne spécialisée.

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